Plus de 2420 ans après, le démon des « Bacchantes » d'Euripide habite toujours l’humanité !

Publié le par guykarl.canalblog.com & Kem

Dionysos de Pella, chevauchant la panthère

Dionysos de Pella, chevauchant la panthère

Ecrite par Euripides en 407 avant J.-C., la tragédie «Les Bacchantes» continue d’habiter l’humanité et de la hanter, surtout l’Orient. Car le mi-dieu du vin et du safran est oriental par excellence. La pièce de théâtre jouée mille fois dans un espace qui est le temple même du fils de la mortelle Sémélé et de Zeus délivre un message profond et immortel. Celui de la cohésion sociale et de la constance des valeurs sacrées qui peuvent être compromises si la société se lâche et adopte des idées extrêmes qu’elle croit bienfaisantes mais qui sont en réalité liberticides et destructrices.

La société grecque d'alors est symbolisée par le  chœur des femmes. Des femmes qui veulent s'affranchir des règles conventionnelles, transgressent les lois de l'odre établi en buvant du vin et chantant. Suiveuses de Dionysos, les bacchantes-ou ménades- par leur comportement «anti-social» causeront la perte d'une société «conservatrice», entourée de peuples barbares et de pays hostiles. A cette époque le fait qu’une grecque, était vu comme le début de la décadence et de l'anarchie sociales qui risquent à tout moment de tout emporter. Curieusement c’est sur ce malheur que Dionysos qui se considère comme chassé de la cour royale compte pour revenir en triomphateur au royaume de Thèbes.

Sans entrer plus dans les détails de cette tragédie grecque qui reste ma préférée, je vous invite à lire ce qui suit. Un article succint tiré d’un blog : http://guykarl.canalblog.com, daté du 17 février 2012 et intitulé « le Jardin philosophe ».

Croque Cactus

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C’est un étrange dieu que Dionysos. A relire les « Bacchantes » d’Euripide je me suis mieux pénétré de cette singularité indéfinissable, énigmatique, dont les diverses facettes, complaisamment exposées dans le drame, composent une figure ouverte, résistant à toute totalisation. Bien davantage qu’Apollon, son frère en divinité, Dionysos décline toutes les identifications sans se résoudre en aucune, défiant toue logique unitaire et binaire. Il n’est ni dieu selon les canons ordinaires, ni pas dieu, ni animal, ni pas animal, et pas davantage humain, alors qu’il possède toutes les passions humaines, et qu’il les exerce avec une violence épouvantable.

La tragédie d’Euripide repose sur un argumentaire des plus minces : Dionysos, retour de Lydie, revient dans Thèbes, sa ville natale, pour s’y faire reconnaître comme dieu. Il rencontre le refus de Penthée, le roi son cousin, et des sœurs de sa mère Sémélé, qui fut jadis fécondée par Zeus, puis carbonisée par la foudre du père des dieux et des hommes. Le feu brûle toujours sur l’autel, au centre de la ville, pour entretenir le souvenir des gestes divins. Dionysos est fils d’un dieu et d’une mortelle, et deux fois né. De sa mère Sémélé, naissance de chair et de ventre féminin, et de Zeus ensuite, qui l’avait incorporé dans sa cuisse, avant de l’engendrer dans le feu divin, puis de le faire admettre au rang des Olympiens. Dionysos se prévaut de la seconde filiation, masculine et divine, pour se faire reconnaître comme dieu par les gens de Thèbes. La pièce raconte la colère, et l’épouvantable vengeance de Dionysos, ulcéré du refus thébain, et particulièrement du roi Penthée.

Revenons sur la question de l’identité. Qui est Dionysos ? Il se présente comme un homme, revêtu du costume de prêtre lydien, ambassadeur du dieu dont il proclame les exigences. Mais cet homme-dieu fait des miracles : il détache sans effort les liens dans lesquels Penthée l’avait fait enserrer. Il confère des pouvoirs extraordinaires aux Bacchantes qui s’étaient égaillées dans la montagne :

« L’une prend son thyrse ; elle en frappe un rocher :

Il en jaillit un flot d’eau pure.

Une autre dans le sol plante sa hampe,

Et le dieu en fait sourdre une source de vin.

Celles qui désiraient le blanc breuvage,

Du bout des doigts n’avaient qu’à déchirer la terre

Pour voir affleurer un lait abondant.

Du lierre des thyrses ruisselait le miel.

Ah que n’étais tu là, témoin de ces prodiges ! » (vers 705 à 712)

C’est une nature idyllique, au premier abord, où les éléments pacifiquement se rangent aux désirs humains, où ce sont les femmes, en rupture de ban, foyer délaissé, loin des hommes, qui communient dans l’harmonie universelle. Dionysos est le dieu de l’ensauvagement : montagne, forêt profonde, ravines, prés ensoleillés, doux sommeil à l’ombre des sapins, et la danse des Bacchantes, leurs rires, leur complicité féminine, l’exclusion impitoyable des hommes, de leurs lois, de leurs désirs. Les malheureux qui se seront approchés de ces délires bacchiques seront déchiquetés. Comme sont déchirés, dépecés, dévorés crûs les agneaux et autres bêtes des bois et des pâturages. La douceur cohabite avec la férocité. Dionysos n’est-il pas, lui aussi, un dieu animal, taureau, lion, serpent, héritier d’anciennes croyances, préhistoriques et crétoises, dieux à tête de taureau, Cerbères et Lapithes, figures amphibies de la puissance divine ?

Animalité, féminité, omophagie, régression vers les tendances primitives, ensauvagement et destruction rituelle de l’édifice culturel, symbolisé par le pouvoir phallique : il faut dire et redire que le délire bacchique n’a rien d’aphrodisiaque. Pas d’hommes, pas de sexe. La féminité instinctuelle et archaïque se donne libre cours, sans retenue, sans entraves. C’est ce que ne peut comprendre Penthée le libidineux, le voyeuriste, persuadé que ces femmes sont folles et qu’elles se compromettent sans vergogne dans la licence et la débauche. Il veut les surprendre dans leurs ébats, et c’est là que Dionysos tient sa vengeance. Il persuade Penthée de se déguiser en femme, d’aller se cacher dans les fourrés pour épier les enlacements licencieux, il se propose même de le conduire à la montagne. Penthée sera déchiqueté, lacéré, mis en pièces, tête arrachée par sa propre mère, Agavé, qui, prise de folie, le prend pour un lion et le décapite dans sa fureur animale ! La vengeance du dieu est proprement épouvantable, et je me demande, en toute naïveté, si le théâtre des Modernes eût pu engendrer pareille abomination ! Décidément, il faut réviser nos conceptions sur la Grèce antique, et faire sa place à l’élément « oriental » qui triomphe dans la tragédie. Là-dessus Hölderlin a été plus perspicace que Nietzsche.

Dionysos, « le plus doux et le plus terrible » des dieux. Homme et femme, dieu et bête, dieu-homme, dieu deux fois né, dieu mortel et immortel – selon certaines légendes il est déchiré par les Titans mais renaît indéfiniment - dieu de la nature, pacifique et déchaînée, dieu des femmes, présenté tantôt comme un adolescent imberbe, parfumé et délicat, voire un enfant, et tantôt comme un mâle barbu présidant aux jeux du théâtre, dieu de la joie, du rire et du vin, dieu de la cruauté et de la destruction, vie et mort tout ensemble, fond abyssal et obscur de toute vie, de toute génération et de toute destruction, n’est-il pas pour finir le symbole plus puissant, polymorphe, ambivalent et ambigu de la réalité la plus extrême, excédant toute appréhension, toute définition, tout Logos – fond a-logos, fond sans fond du Réel ?

Publié dans Politique et Société

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