Terrorisme : Ces experts qui savent tout sans avoir rien compris

Publié le par Abdelkarim Chankou

Bardés de diplômes et de titres aussi prestigieux que pompeux, ils ont presque tous le même profil et tempérament : ils adorent prendre la parole et l’accaparer si bien qu’ils sont devenus les bêtes noires des animateurs de débats télévisés européens en général et français en particulier, qui les invitent systématiquement. Toujours les mêmes. Les mêmes têtes ! A tel point que l’on se demande si le monde des experts et analystes en sécurité et terrorisme se compte sur les doigts d’une main. Nouveauté de ces trois dernières années : ces experts qui savent tout sans avoir rien compris ne sont plus exclusivement de race blanche. Une nouvelle race de soi-disant rompus à la chose sécuritaire au teint basané (pour faire plus « in ») et à la barbe de 10 jours (look qui plait aussi femmes) squatte les plateaux. Cette nouvelle clique qui n’a de plus que les premiers que l’avantage de parler et de lire l’arabe et encore… (Un pléonasme) passe son temps à potasser des journaux arabophones en provenance du Maroc, Algérie, Tunisie, Mauritanie, Liban, Egypte, Jordanie etc., qu’ils achètent à Paris ou Lyon avec parfois plus d’une semaine de retard (aléas dus aux accords approximatifs entre les distributeurs étrangers et leur homologues français). A défaut ils se rabattent sur les sites Internet de ces journaux avec tous les risques que cela représente en termes de piratage et falsification de l’information si information il y a… Se nourrissant quotidiennement de ce capharnaüm qu’est cette revue de presse pour ne pas dire de « paresse », ils échafaudent les plans d’attaque pour les prochains passages télévisés et ainsi de suite. Etant convaincus que les animateurs ou animatrices- blondinets ou blondasses- chargé(e)s de leur donner la réplique sur les plateaux de télé ou de radio ne pipent mot d’arabe comme l’est également le gros des consommateurs de ce genre d’émission, en vogue de nos jours, ces « éminences grises » recracheront tous ce qu’ils ont avalé avec un maximum d’aise et de confiance en soi sans se soucier ni de précision ni d’honnêteté… Rarement rétribués pour leur prestation télévisée qui entre dans le cadre du principe d’échanges de marchandises -ou de marchandage c’est selon- ces maitres de la papote espèrent un « retour sur investissement » par une meilleure vulgarisation de leurs troches dans le monde de l’expertise sécuritaire, quand ils ne sont pas sur les payrolls d’officines du monde parallèle… Ayant réponse à tout, ils sont des champions de l’esquive : quand on leur pose une colle, par exemple en leur demandant si une vidéo montrant une exécution d’otages ou un communiqué d’un groupe terroriste est authentique ou non ils répondent presque toujours que cela relève des compétences des spécialistes ! Là ils ne sont plus des spécialistes et si d’aventure l’un des invités ou l’animateur pousse le bouchon trop loin, le type peut perdre son sang froid en en venant aux mains ou du moins passer à l’invective généralisée ! Normal. Puisque leurs terrains de prédilection c’est l’esbroufe et la facilité. Genre untel a grandi dans une cité du Nord, a quitté l’école prématurément, a vécu mal le divorce de ses parents, a été condamnée à un mois de prison avec sursis pour vol à la tire, fréquente beaucoup la mosquée et les sites djihadistes, laisse pousser la barbe, porte des sandales même l’hiver, ne parle avec personne, a visité plusieurs fois la Turquie… Le portrait-robot du futur terroriste qui passer incessamment à l’acte.

Ayant réponse à tout, ils sont des champions de l’esquive

Or ces détails on les trouve justement dans n’importe quelle feuille de choux arabophone ou francophone. Où ils sont transcrits tels quels sur papier journal, sans aucun traitement préalable. En les lisant on croit lire un PV de commissariat ! Mais pourquoi s’en soucieraient-ils : l’objectif n’est-il qu’ils animent la galerie, amusent le vulgum pecus, dopent l’audimat. Le reste importe peu. « Ils ne savent rien et ne comprennent rien, mais ils parlent : c’est, hélas, devenu de coutume. N’importe quel inconnu sorti de son bocal devient un grand savant dès lors qu’une chaîne de télé, en recherche d’audience, l’a honoré du titre d’+expert en terrorisme+ » souligne l’avocat lyonnais Gilles Devers. Un avis qui va dans le même sens que celui de Nicolas Bonnal. Dans un article intitulé « Pourquoi les experts sont une menace et se paient notre tête », ce dernier écrit notamment « Il y a évidement des professionnels dans ce monde. En général ils sont sur le terrain. Et puis il y a les experts. En général ils passent à la télé. C’est comme la maçonnerie opérative et spéculative. Malheureusement les premiers sont aux ordres, les deuxièmes les donnent. C’est comme sur les chantiers. On se souvient d’Hans Blix et de ceux qui passaient à la télé. » Et Nicolas Bonnal d’ajouter Judicieusement : « Depuis le temps que l'an 2000 est pour demain, depuis le temps que les experts prédisent et se dédisent, depuis le temps qu'ils annoncent la société d'abondance ou la civilisation de la communication, la croissance zéro ou la catastrophe écologique, les lendemains qui chantent et les surlendemains qui déchantent, la fin de la crise ou la crise finale, depuis le temps que le futur a un lourd passé et un avenir douteux, depuis le temps qu'il est question du temps, il est temps de vérifier. » Un autre, Thomas Deltombe (journaliste), va plus loin. Il écrit à juste titre ceci : « Il faut dire que nombre d’+experts+ se sont évertués tout au long des années 1990 à convaincre l’opinion publique de se méfier de tout : ce sont les +experts de la tolérance zéro + qui, inspirés par les théories américaines de la gestion managériale de la délinquance urbaine, estiment que le moindre écart avec la loi – celle de la République ou celle, plus floue, de l’+hospitalité+ – doit être traqué sans relâche et châtié sans ménagement pour stopper +à la source+ toute +carrière criminelle+ultérieure ». Last but not least comme le dit si bien Nicolas Bonnal « les professionnels sont sur le terrain » pas sur les plateaux de télé. Et si d’aventure ils y sont ils sont prudents, pondérés, ne parlent que quand on le leur demande et surtout savent dire quand c’est nécessaire « je ne sais pas ». Sans pub ni favoritisme, Claude Moniquet , qui dirige depuis 2005 l’Esisc, une étude d’analyse du risque et de la menace terroriste, fait partie du lot. Le 8 février 2011 contre l'euphorie et l'optimsme béats des médias, il soutenait dans un de ces billets intitulé « De la Tunisie au « monde arabe » : colère, dangers et progrès » que la révolution tunisienne dite « du Jasmin » allait être un flop. Voici un extrait de ce qui l’avait exactement écrit : « Toujours amoureuse des idées simples et des slogans creux, la presse, dans son immense majorité, se gargarise de la légende et de l’avenir de la Révolution dite « du Jasmin » dont il ne faudrait surtout pas, nous assène-t-elle, que le peuple soit frustré des bénéfices. Curieux romantisme de barricades qui veut que tout ce qui vient de la rue soit beau, juste et, pour tout dire, sacré. C’est oublier un peu vite que, ces 250 dernières années, si l’on excepte les cas notables des révolutions française et américaine (et encore, en ce qui concerne la France, le chemin qui va de 1789 à 1871 fut long, douloureux et sanglant), le peuple a toujours et partout, et singulièrement dans le « tiers monde », été frustré des fruits des sacrifices auxquels il avait consentis pour mettre bas un régime honni. On voit mal au nom de quelle immanence ou de quelle règle nouvelle il en serait autrement en Tunisie. » L’actualité lui donne raison. Ce n’est pas la seule fois.

Publié dans Opinion

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