Presse écrite : un corps sain en soins palliatifs !

Publié le par Abdelkarim Chankou

« La presse écrite c’est has been, ça salit les mains, ça coûte de l’argent, ça pompe de l’espace, ça détruit les forêts et en plus les infos ne sont pas toujours fraiches ! » C’est là l’une des justifications qu’on entend ici et là quand on veut faire le panégyrique des nouveaux médias dont la presse électronique et les réseaux sociaux. Il est vrai que sur les PC, tablettes et smartphones, l’information, véhiculée par les sites électroniques, se lit pour gratuitement, en temps réel et sans salir les mains. Mais la presse sur papier demeure tout de même exclusivement avantageuse sur un certain nombre de points dont les défenseurs du support papier ne parlent que très peu pour ne pas dire jamais. Quand on lit un journal de formats berlinois, tabloïde ou magazine on a la certitude- à moins d’être pisté par une barbouze affectée aux kiosques, sociétés de portage ou bureaux postaux- que ce qu’on lit ou regarde ne risque pas d’être espionné par des yeux indiscrets ; alors que tout ce qu’on consulte sur les écrans des « nouveaux médias » (1) est susceptible d’être pisté en temps réel et sans grand effort ! Et nul besoin d'être grand clerc pour deviner la destination de la moisson. Soit la Maison Poulaga soit les sociétés de marketing. Vous regardez une vidéo d’un viol sur Youtube, attachée à un article de presse apparemment innocent, à l’autre bout du fil on sait que vous êtes un coureur de jupons, et si d’aventure vous la revoyez deux ou trois foi ou la partagez on sera encore plus sûr de vos tendances obsessionnelles réelles. Loin le temps où des cadres BCBG tirés à quatre épingles n’osant pas même regarder une femme ou un homme dans les yeux lisaient en cachette l’Echo des savanes ou New Look dans les toilettes fermées à double tour. Personne n’était au courant pas même l’épouse ou l’époux ! Deuxième avantage de la presse écrite : le risque de lire une info bidouillée ou modifiée après piratage est presque nulle. Alors que sur les sites des journaux électroniques- y compris les plus prestigieux- ce risque est aussi réel que grand, si bien que même les sites les plus protégés sont l’objet de hackage. Et pour ce qui est des réseaux sociaux comme Facebook c’est carrément le foutoir où l’intox le dispute au délire. Inconvénient aggravé par le copié-collé. Autre avantage de la presse sur papier, et je me limiterai à ce 3e exemple, la publicité y est moins agressive que dans la presse sur écran. Le bandeau de réclame ne vous empêchera jamais de lire jusqu’à à bouger pour vous cacher le texte ce qui est en soi une forme de non liberté… Mais tous ces avantages et bien d’autres ne semblent freiner ni la démode du papier journal ni sa descente aux enfers. Les nouveaux médias semblent être vus par les nouveaux consommateurs comme le tabac : on sait que l’addiction à la nicotine mène au désastre mais on fume quand même. Et plus le paquet de clopes est joli et son prix augmenté, plus l’addiction gagne en résilience ! En France où la presse écrite est comparée à « la sidérurgie à la fin des années 1970 », on assiste carrément à une bérézina. « La presse écrite semble gravement menacée par la crise économique profonde qu’elle traverse depuis de nombreuses années. La Tribune, France-Soir, Libération, Le Figaro, Le Monde … aucun de ces journaux n’échappe à sa restructuration : concentration sur l’offre numérique et arrêt de la version papier, plan social, redressement judiciaire ou clé sous la porte.» Une bérézina qui s’est accélérée deux années après l’avènement officiel de la crise mondiale des subprimes, en 2008, et surtout après que le grand New York Times (3 millions d’exemplaires par semaine) ait annoncé, comme beaucoup d'autres grandes publications à travers le monde, avoir « enclenché une transition vers le numérique. » Transition qui lui devait permettre de « réduire ses pertes de 50% par rapport à 2013. » En 2010, l’hebdomadaire américain a été vendu pour 1 dollar symbolique à un milliardaire, avant de fusionner avec un site internet d’informations.

Le bandeau de réclame ne vous empêchera jamais de lire

jusqu’à à bouger pour vous cacher le texte

ce qui est en soi une forme de non liberté

Le Maroc pour ne citer que ce pays en voie de développement ne déroge pas à la règle. Ce pays où l’analphabétisme touche encore 40 % de la population, où le tirage total quotidien (toutes publications confondues) peine à sortir de l’ornière des 300 000 exemplaires et où le phénomène de la location des journaux est érigé en culture nationale, non seulement la presse gagne chaque jour du terrain mais elle est encouragée par le gouvernement qui compte subventionner la presse numérique dès 2016. « L'avenir appartient aux médias numériques et à la presse électronique » , dixit le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi.» Et le ministre islamiste d’enchaîner que le nombre d'abonnés à internet qui « est passé en deux ans (2012-2014) de moins de 4 millions à plus de 10 millions et le nombre de pages Facebook « à 9 millions » Et comme un malheur n’arrive jamais seul, sur le modeste budget publicitaire total qui a été de quelques 540 millions d’euros en 2013, la presse écrite, qui se plie en 4 pour en grignoter à peine le quart, est cernée de tous parts par les hordes du hors médias. Les panneaux d’affichage poussent comme des champignons partout, les bus urbains ne tiennent plus que par la pub et bientôt les taxis rejoindront le club des véhicules-sandwich ! Comme si ce n’est pas assez ! En 2006, année du boom immobilier notamment à Casablanca et Rabat, les façades d'immeubles « sont louées à des annonceurs par des agences de communication à 500 000, 700 000 dirhams voire 2 millions de dirhams par an » (2) écrivait La Vie Economique en décembre 2007. Et l’hebdo casablancais d’ajouter : « le coût de revient est souvent très bas. Elles sont louées à des syndics de copropriété en moyenne entre 60 000 et 100 000 dirhams l'année. » Tout un monde qui s’écroule !

(1) En France notamment des télévisions publiques contribuent à l’enfoncement de la presse écrite. Dans le cadre de son émission Le Débat, France 24 programme une revue de presse quotidienne des sites numériques. Et le comble des combles en présence de journalistes sur papier !

(2) 1 Dirham marocain = 0,09 €

Publié dans Opinion

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