Lundi 10 mai 2010
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INTERVIEW. L’Office de lutte anti-fraude (OLAF) a établi un rapport confidentiel sur le détournement des aides humanitaires destinées aux Sahraouis de
Tindouf. Claude Moniquet, président de l’ESISC, nous parle de ce rapport qui met en cause l’Algérie et le Polisario.
N. Jouhari
Maroc Hebdo International : Vous faites écho, à l’ESISC, du rapport de l’OLAF sur le détournement des aides humanitaires aux réfugiés de Tindouf. Qu’en
est-il au juste ?
Claude Moniquet : L’OLAF (Office de Lutte Anti-Fraude) est chargé de lutter contre toutes les formes de fraude et de corruption pouvant affecter
les budgets européens, que ce soit ceux affectés au fonctionnement de l’Union Européenne ou ceux attribués à des Etats membres, à des entreprises, à des associations ou à des pays tiers via les
différentes politiques de l’Union. A ce titre, l’OLAF effectue plusieurs centaines de contrôles et enquêtes par an. C’est dans ce cadre que, tout à fait naturellement, il a voulu contrôler
l’utilisation des fonds européens affectés, via l’aide humanitaire, aux réfugiés sahraouis de Tindouf. Une précédente enquête, en 2005, avait déjà mis en lumière des abus et cette nouvelle
enquête, effectuée en 2009, a donc bénéficié de gros moyens. Les enquêteurs de l’OLAF ont, par exemple, placé des balises de géo-positionnement dans des containers d’aide humanitaire pour pouvoir
retracer très exactement leur cheminement. De plus, les investigateurs ont travaillé dans plusieurs pays en Afrique du Nord et en Europe et ont interrogé des dizaines de personnes ayant eu à
connaître de cette problématique. Le résultat final est une véritable bombe: un rapport d’une vingtaine de pages qui explique comment l’aide est largement détournée au profit des dirigeants du
Polisario et aussi, sans doute, de diverses parties algériennes. Les enquêteurs ont également « tracé » les villas de luxe achetées dans le sud de l’Europe avec l’argent issu de ces détournements
ainsi que les caches dans lesquelles des stocks sont constitués en vue de leur revente ultérieure, entre autres, en Afrique sub-saharienne. Et, bien entendu, le rapport cite des noms…. Enfin, et
c’est très important, le rapport démontre clairement que l’on est très largement au dessus des 2 à 3% de « pertes » dues aux détournements qui sont jugés « tolérables »: le texte parle, en effet, de
détournements « massifs ».
Sur quoi reposent ces accusations? Et pourquoi le rapport n’est pas publié?
Claude Moniquet: Le problème à l’arrivée, c’est que le rapport est tellement explosif et tellement nuisible pour l’image et la réputation de
l’Algérie, grand fournisseur de gaz et de pétrole de l’Europe que l’UE hésite sur la manière de l’utiliser. Certes, on peut penser que des contrôles accrus vont être effectués dans les mois à
venir, mais le texte, lui, semble destiné à demeurer secret. En effet, les parlementaires européens qui ont demandé sa communication se sont vu opposer une fin de non-recevoir. Actuellement, le
rapport n’est donc accessible qu’à une petite dizaine de hauts fonctionnaires européens. Ils ne peuvent le lire que sur l’écran de leur ordinateur, il est impossible de l’imprimer ou, bien
entendu, de l’exporter par email. Nous n’avons pu y avoir accès -dans des circonstances particulières sur lesquelles je ne puis, pour des raisons évidentes, être plus précis- que durant un très
court laps de temps, mais il nous a été possible de prendre quelques notes…
Vous parlez d’un délai de 48 jours qu’un convoi met pour parvenir à Tindouf depuis le port d’Oran. Est-ce là l’astuce pour subtiliser vivres et biens d’équipement?
Claude Moniquet: L’aide arrive à Oran par bateau, elle est ensuite déchargée et rechargée sur des camions qui doivent l’acheminer à Tindouf. Entre
ces deux points existe une route importante qui passe par Tlemcen, Aïn-Sefra, Figuig et Bechar. A peu près 150 KM après Bechar, la route est moins bonne, mais reste très praticable. Dans
l’ensemble, c’est un trajet d’environ 2.000 KM. En tenant compte des conditions de circulation particulières, entre autres dans le désert, on peut couvrir cette distance en 2 ou 3 jours, disons
même une semaine si on prend vraiment tout son temps.
Mais l’aide humanitaire met 48 jours pour aller des bateaux aux camps de Tindouf. 48 jours! C’est du jamais vu… Il est évident que c’est ce long délai qui permet une grande partie des
détournements….
Les Algériens sont-ils impliqués dans ce trafic? Comment peut-on le prouver?
Claude Moniquet: Les détournements sont l’œuvre conjointe de la direction du Polisario et de certains milieux algériens proches du pouvoir. Le
rapport pointe le Croissant Rouge algérien comme étant le principal bénéficiaire de ces détournements, et ce dès le port d’Oran. Mais, par ailleurs, de toutes façons, la responsabilité algérienne
ne fait aucun doute du point de vue juridique. L’Union Européenne ne reconnaît évidemment pas le Polisario et la RASD; donc, c’est l’Algérie, pays sur le territoire duquel sont situés les camps
et basées les installations du Polisario qui est juridiquement responsable de la bonne administration et de la distribution de cette aide. C’est donc à Alger de veiller à ce qu’il n’y ait aucun
détournement. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y a là, au minimum, un grave manquement à des obligations internationales.
De plus, -ceci ne figure pas dans le rapport, mais il nous a été confirmé de plusieurs sources, y compris algériennes-, l’Etat algérien perçoit des taxes sur une partie de l’aide.
Mais l’Algérie n’a pas le droit de percevoir une taxe sur une aide humanitaire.
Claude Moniquet: Il est en effet habituel que l’aide internationale, quel que soit son destinataire, soit constituée pour partie de biens (aliments
secs, médicaments, outils, vêtements, matériels divers, etc.) et pour partie de numéraire permettant d’acheter sur place certains produits, entre autres tout ce qui est frais.
On poursuit ainsi un double objectif qui est, d’une part, de procurer des aliments frais et à haute teneur en vitamines et protéines aux réfugiés, mais aussi, d’autre part, de faire vivre
l’économie locale qui peut être affectée par la présence massive de réfugiés. Il est d’usage que les Etats concernés ne prélèvent aucune taxe sur ces achats. Eh bien, l’Algérie en perçoit! On
peut donc dire qu’une partie de l’argent du contribuable européen censé aider les réfugiés de Tindouf sert en fait à enrichir l’Etat algérien via son système fiscal. C’est un véritable racket. Et
je pèse mes mots….
D’après vous, que faire pour arrêter ce drame?
Claude Moniquet: Je ne vois que deux solutions à court terme: se livrer à un recensement précis des réfugiés sahraouis et mieux contrôler l’aide.
Pour le recensement, on sait que le Polisario et l’Algérie ne veulent pas en entendre parler et qu’il est donc bloqué.
Reste le contrôle; il devrait être plus serré, effectué sur place, entre autres lors de la répartition de l’aide et suivi: les inspecteurs devraient pouvoir revenir sur place, par exemple deux
mois plus tard, pour vérifier que telle ou telle famille a bien reçu ce qui lui était dû et a pu en profiter. Mais c’est une machine lourde et coûteuse. Une première étape serait donc, à mon
avis, de rendre le rapport public, au moins au niveau du Parlement européen, pour que les représentants des peuples d’Europe puissent juger sur pièce de ce qu’on fait de l’argent et de la
générosité de leurs électeurs et qu’ils placent, dès lors, l’Algérie face à ses responsabilités. Mais cela nécessiterait un courage politique qui semble faire défaut à Bruxelles….
Vous venez de publier un long texte sur les camps de Tindouf et la responsabilité algérienne et du Polisario. Pourquoi maintenant?
Claude Moniquet: D’abord, je me dois de souligner que notre intérêt pour le Front Polisario n’est pas nouveau. Il y a environ 5 ans que nous avons
publié notre premier rapport sur cette organisation et nous n’avons pas cessé de scruter ses activités depuis lors.
Je crois que l’ESISC est le seul centre de recherches stratégiques indépendant - c’est-à-dire, pour être clair, non lié aux intérêts d’une partie en cause, que ce soit le Polisario, le Maroc ou
l’Algérie - à s’intéresser fortement à ce groupe. Nous avons publié plusieurs rapports, rencontré des centaines de témoins et d’experts, organisé une mission internationale d’enquête à l’été
2006.
A l’époque, un des membres de cette mission indépendante, le député belge Denis Ducarme, notait que « les programmes de certaines ONG concernant l’aide aux réfugiés sahraouis étaient dénués de
toute rigueur ».
Notre intérêt pour le Polisario, d’une part, et pour les trafics entourant l’aide internationale, d’autre part, n’est donc pas neuf. Ce qui nous a décidés à publier ce nouveau rapport
aujourd’hui, c’est que le recensement des populations des camps est à nouveau discuté dans certaines enceintes. Bien entendu, le fait d’avoir pu accéder au rapport confidentiel de l’OLAF a
également pesé dans notre décision. Il nous a semblé qu’il était de notre devoir de rendre publique cette information. Les contribuables européens n’ont-ils pas le droit de savoir où va leur
argent et comment il est dépensé?
Interview publié dans le N° 884 du 30 avril 2010 de Maroc Hebdo International.
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