Comment le Maroc profond s’enfonce dans la misère

Publié le par Abdelkarim Chankou

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Le tableau de bord de l’économie marocaine ne se trouve ni sur l’axe Casablanca-Tanger ni dans les slogans brandis devant le Parlement par une poignée de jeunes rêveurs. Il est situé dans le Maroc profond. Dans les régions reculées de l’Est, du Sud et du Sud-est : à Tata, Ouarzazate, Zagora, Tafilelt, Figuig, Azilal, Midelt, Sidi Ifni, Errachidia etc. Dans ces contrées enclavées l’habitant moyen qui ne lit pas les journaux et n’attend pas de savoir si le gouvernement va retirer ou pas son soutien aux prix des carburants achète déjà l’essence et le gasoil au prix fort. Ses produits vitaux lui sont facturés par les revendeurs avec une majoration de trois dirhams par litre, soit 10 dirhams pour le benzène et 15 pour le gasoil, si bien que nombre de transporteurs recourent aux carburants de contrebande. Mais il ne faut plus compter sur cette soupape : Alger, sentant venir une nouvelle flambée des cours internationaux du brut à cause de la crise au Moyen-Orient,  a mobilisé, depuis le mois de mai dernier, des milliers de soldats sur sa frontière avec le Maroc de telle façon qu’aucune goutte d’essence ou de mazout ne passe plus vers le Maroc. Et pour verrouiller totalement le dispositif de surveillance il a convaincu Nouakchott de cadenasser- également- sa frontière avec le Maroc pour empêcher les carburants algériens d’être revendus par les contrebandiers et les troqueurs  mauritaniens à leurs homologues Marocains.

  

Les bidons et jerricans  sont tellement à sec que certaines stations-services des environs de Oujda et ailleurs qui avaient fermé à cause de la contrebande ont dû rouvrir leurs portes ! Il reste, bien entendu, la filière des carburants subventionnés spécialement par l’Etat pour les besoins de l’agriculture ou de la pêche (colorés en vert). Mais non seulement ce n’est guère suffisant pour combler le grand vide mais la gendarmerie royale sévit sévèrement contre les contrevenants. Résultats : les transporteurs qui font tourner l’économie réelle dans ces zones-refluées et accablé par la misère, le soleil et le froid-, en acheminant vers les petits douars vivres, vêtements, médicaments, matériaux de construction en jouant aussi aux ambulanciers et aux taxis clandestins sont pris à la gorge par la hausse permanente des coûts de facteurs que sont les taxes, assurance, pièces de rechange (vite usées par des chemins de terre cahoteux) et bien sûr les prix de l’essence etc. Ceci dans un contexte de laminage jusqu’à la corde du pouvoir d’achat de l’habitant. Lequel ne vit plus que de maigres ressources tirées d’une agriculture oasienne et vivrière ou de rares pensions de retraite non moins insignifiantes, versées par les sociétés minières ou de travaux publics opérant dans ces régions. Seules les bénéficiaires de pensions vieillesse  payées par les bassins houillers belges ou français arrivent à maintenir la tête hors de l’eau ; mais pas pour longtemps : nombre de ces pensionnaires se sont ruinés en investissant  leurs économies dans des projets ruineux notamment en creusant des puits de plus de 100 mètres qui se tarissent vite ou en construisant de vastes maisons qui tombent rapidement en ruine en ruinant au passage leurs propriétaires…


« Si le gouvernement augmente encore le prix de l’essence, je mets ma guimbarde dans le garage ou je la revends ; car je ne peux plus supporter les frais de fonctionnement exorbitants  », se lamente le chauffeur d’une vieille Ford Transit » et d’ajouter qu’il ne tire plus rien de son véhicule. Et comment peut-il en être autrement. Le voyage de 500 km étant payé environ 200 dirhams par personne et la bonbonne de gaz qui coûte 40 dirhams à Casablanca ou Rabat est vendue à 50 dirhams sinon plus dans ces villages perdus. « Tous les produits de la vie courante sont revendus très cher dans ces zones, en moyenne de 25 à 30 % de plus que dans les villes proches des centres de production ou de distribution », explique un autre chauffeur de la région de Tata qui est obligé parfois d’aller jusqu’à Agadir pour rapporter des oranges !


Voilà en raccourci la réalité du Maroc profond.

Publié dans Focus

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