Débat sur la darija au Maroc : Laroui remet Ayouch à sa place

Publié le par Karim El Maghribi

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Le Professeur Abdellah Laroui sur le plateau de 2M TV

La confrontation télévisée entre le professeur, historien et philosophe Abdellah Laroui et le publiciste et acteur associatif Noureddine Ayouch, diffusée en direct sur la chaîne casablancaise 2M, le mercredi dernier en prime time, a crevé l’abcès. Un abcès qui allait tourner en gangrène tellement la question de l’introduction des langues maternelles dans l’enseignement préscolaire intéresse gravement tout Marocain jaloux de son identité et soucieux de son devenir ; puisque c’est de l’avenir des générations futures de Marocains, donc du Maroc, qu’il s’agit ! Je ne vais pas revenir très en détail sur les quelques 70 minutes de débats entre les deux hommes, confrontation où Laroui a largement convaincu le public marocain de la frivolité de l’idée que défend le camp Ayouch ; à savoir l’usage des langues maternelles ou dialectes dans l’enseignement préscolaire. Mais je ne peux m’empêcher de zoomer sur quelques passages croustillants. L’auteur entre autres de « L’Histoire du Maghreb » (1970), a non seulement remarqué que l’usage des langues maternelles dans l’école est déjà une réalité puisque les enseignants et instituteurs ne s’interdisent pas de parler darija avec leurs élèves mais a attiré l’attention sur le fait que l’officialisation de cette idée outre sa difficulté d’être mise en pratique du fait de la multitude des dialectes maternels (excepté dans le cadre d’une vraie régionalisation, défendu par Laroui, mais on en est encore loin) risque de figer le pays dans une sorte d’ « autisme » linguistique et civilisationnel. Abdellah Laroui cite à cet égard une série d’exemples tous plus intéressants les unes que les autres dont celui de l’Etat de Malte, Etat européen dont la langue maternelle est l’arabe, langue que les croisés, explique Laroui, ont transposée en caractères latins dès leur récupération de l’archipel. Cette langue est enseignée dans les écoles maltaises, poursuit le philosophe, mais dès la classe de 5e les élèves apprennent l’anglais, ce qui fait que les Maltais ne connaissent, en réalité, que la langue anglaise. Le maltais est réduit ainsi à l’état d’une relique plus que morte ! Mais c’est sur l’UNESCO, l’un des arguments que Ayouch a mis en avant pour défendre son bifteck, que Laroui a tiré à boulets rouges. Le penseur marocain a comparé judicieusement cet organisme onusien, chargé de l’éducation, aux Instituts de Brettons Woods qui ne pensent qu’à libéraliser la monnaie en ignorant les spécificités et les contraintes du Maroc. L’homme de lettres a usé de ce comparatifs pertinents pour dire que l’objectif de l’UNESCO est en fait la formation de Marocains « fonctionnels », des sortes de citoyens « BCBG pasteurisés », bon pour travailler dans les usines, sans aucune possibilité de s’améliorer ni d’élever leur niveaux scolaires ; en somme des individus alphabétisés mais illettrés, de la volaille aptère ! A ce titre, l’intellectuel cite des pays de langue maternelle swahili comme la Tanzanie qui a connu presque le triste même sort linguistique que Malte. Enfin, en ce qui me concerne, j’adhère totalement à la position défendue par le professeur Laroui. En effet, je pense que personne n’a le droit de prendre en otage les prochaines générations de Marocains et d’en faire des manchots linguistiques ; personne n’a le droit de les priver de tirer bénéfice des centaines de milliers de tonnes de pages de trésors livresques écrits en langue arabe littéraire moyenne ou supérieure (1) par les penseurs, poètes, philosophes, théologiens, historiens, géographes, médecins, astronomes, juristes… arabes, perses, berbères ou juifs. Pour ce qui est du billet que j’ai publié suite à la série d’interviews de Abdellah Laroui dans Al Ahdath Al Maghribia (un quotidien arabophone de Casablanca) sur le même sujet, je fais amende honorable et je retire ce que j’ai écrit contre l’écrivain. Ma réaction qui j’avoue incompréhensible et effrontée, a été dictée par le fait que l’auteur de « Le Maroc et Hassan II » a impliqué le Coran dans ces répliques au journaliste de Al Ahdat, ce que je trouvais inutile ; car quel que soit ce que l’on pense de la langue du Coran, facile ou difficile, le miracle du Saint Livre ne réside pas tant dans son contenu ni dans son contenant mais dans la valeur qu’il a aux yeux de centaines de millions de personnes dans le monde, pour qui il demeure le premier livre lu (parfois l’unique, important dans un pays comme le Maroc ou les écrits profanes les plus lus sont les prospectus de supermarché ), le premier médicament bon marché (ça compte dans des pays où l’Etat n’assure pas même le service minimum en matière de santé publique à ces ressortissants indigents) et last but non least, le premier liant spirituel de la nation, d’autant que la tendance actuelle pousse vers la désunion des composantes sacrées de la nation.

 

(1) Dans la troisième partie de son interview dans Al Ahdath Al Maghribia, Abdellah Laroui affirmait que le Coran n’est pas écrit en «arabe fosha». Pour lui l’unique ouvrage écrit en langue difficile est les Maqamat Al Hariri.

Publié dans Focus

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