Kirghizistan : La révolution de Rosa

Publié le par L.-Cl. Renaud François

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Par le lieutenant-colonel (e.r.) Renaud François Chercheur associé à l’Esisc
Le 24 mars dernier, à la veille du cinquième anniversaire de la révolution des tulipes qui l’avait porté au pouvoir, le président Kourmanbek Bakiev déclarait, devant le Kurultai Soglasyia (1) - le « Congrès du consensus » - qu’il avait lui-même convoqué, que « le Kirghizistan n’est pas fait pour un système politique démocratique reposant sur un processus électoral et des droits humains individuels (2) ». Sans la moindre ambiguïté, les propos du président Bakiev confirmaient ce que le monde entier avait pu constater depuis son accession au pouvoir. À savoir, son peu de considération envers les notions de démocratie et des droits de l’homme. Estimant inadaptées les institutions issues du modèle de démocratie libérale, il annonçait son intention de les remplacer par des institutions informelles basées sur les « traditions séculaires de la nation kirghize » et regroupées sous le vocable, indéfini et vague, de « démocratie délibérative ».

L’histoire n’aura pas laissé le temps aux analystes et observateurs de la vie politique kirghize de trancher la question de savoir si cette idée de « démocratie délibérative » était à considérer comme une réelle volonté politique ou plus simplement comme une idée lancée en
l’air par un gouvernement désireux de connaître le sentiment de sa population sur ce sujet (3).

Deux semaines plus tard, une révolution, la deuxième en cinq ans, enflammait les rues de Bichkek et des principales autres villes du pays. Débordé par une foule en colère qui, malgré les morts (au moins 84) et les nombreux blessés (plus de 1.500), s’empare rapidement de tous les bâtiments officiels, le gouvernement s’effondre. Le 8 au matin, le président Kourmanbek Bakiev quitte à la hâte son palais présidentiel assiégé et trouve, un temps, refuge dans son bastion du sud du pays, la province de Jalal-Abad d’où il est originaire.

Immédiatement après, le « gouvernement du peuple » placé sous l’autorité de l’ancienne ministre des affaires étrangères, Rosa Otounbaïeva, annonce avoir pris le contrôle de la situation et du pays. Le 8 après-midi, le premier ministre, Daniyar Usenov, démissionne et le gouvernement intérimaire est aussitôt reconnu par la Russie, de loin le partenaire le plus
important du Kirghizistan.

La rapidité avec laquelle les évènements se sont déroulés, l’émergence quasi miraculeuse d’un gouvernement du peuple « clés en main et prêt à servir », la reconnaissance russe alors même que le président Bakiev n’avait toujours pas officiellement démissionné, les premières déclarations, ouvertement russophiles, du gouvernement intérimaire, tout porte à croire, hormis le silence assourdissant de l’administration américaine dont l’absence de réaction immédiate montre à quel point elle a été dépassée par cet événement, que cette révolution n’est pas aussi spontanée qu’on pourrait le penser.

À défaut de porter un nom de fleur ou de couleur, cette révolution « éclair » sonne le glas des révolutions de couleur. Il y a à peine deux mois, les électeurs ukrainiens enterraient pacifiquement la révolution orange. La fin sanglante du régime Bakiev attire l’attention sur un pays d’Asie centrale qui, certes, s’il ne dispose pas, comme ses riches voisins, de ressources énergétiques immenses, n’en occupe pas moins une position originale. Position qu’une boutade locale - « les Kirghizes ont l’habitude de prendre leur petit déjeuner avec les Chinois, de déjeuner avec les Russes et de dîner avec les Américains ! (4) » - décrit parfaitement. En raison du bouleversement qui vient de se produire, la « révolution de Rosa » ne manquera pas d’avoir de sérieuses conséquences sur l’équilibre géostratégique régional et le Grand Jeu international autour des formidables ressources énergétiques centrasiatiques….


(1) Un kurultai est un rassemblement traditionnel des élites, un conseil des « sages », qui traite des problèmes de la société kirghize. Historiquement parlant, le kurultai fait partie des traditions du Turkestan, l'ancien nom d’une région d'Asie centrale conquise au VIème siècle de notre ère par les Kok Turks (les Turcs bleus). Le Turkestan se partageait entre Turkestan occidental, couvrant le territoire des cinq républiques centrasiatiques actuelles et Turkestan oriental, correspondant, de nos jours, à la province chinoise du Xinjiang.

(2) http://www.rferl.org/content/Kyrgyz_President_PoohPoohs_WesternStyle_Democracy/1992380.html

(3) http://ipp.kg/en/analysis/politics/811/

(4) http://www.russiaprofile.org/page.php?pageid=International&articleid=a1270751961


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