La tuerie de Fort Hood : « l’acte terroriste le plus grave commis aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001 » ?

Publié le par Claude Moniquet


Par Claude Moniquet Président de l’Esisc

Au-delà de la tragédie, l’affaire de Fort Hood apparaîtra comme extrêmement intéressante à tout expert du terrorisme parce qu’elle offre un éclairage cru sur le mécanisme de radicalisation individuelle pouvant affecter des personnes n’ayant pas de liens avérés avec une structure terroriste et les transformer en «djihadistes auto-recrutés ».


Malheureusement, la même tragédie nous en dit également beaucoup sur les dysfonctionnements systémiques de la chaîne de commandement au sein des forces armées américaines et des agences de renseignement et de law enforcement. Car la tuerie ne doit rien à la fatalité et aurait fort probablement pu être évitée. Il eut suffi que chacun se contente de faire son travail sans se laisser polluer par une approche politiquement correcte ou une logique purement « utilitariste ».
Un « politiquement correct » qui semble pousser les enquêteurs et la presse à traiter ce dossier comme un horrible mais simple « fait divers » et non comme un acte terroriste. Le président Barack Obama, par exemple, a déclaré gravement qu’il ne fallait « pas sauter trop rapidement aux conclusions ». Le même, par ailleurs, minimise symboliquement la portée de cette tuerie : comment expliquer, sinon, qu’il n’ait trouvé le temps de se rendre à Fort Hood que six jours après le drame ?
Quant à la presse, très majoritairement, elle nous assène à longueur de journées qu’il existe peu de preuves liant cette affaire à un complot terroriste et que l’on ne peut donc que s’interroger sur les motivations du tueur…
Il est évident qu’il reste des zones d’ombres dans ce dossier, ce qui est très normal puisque l’enquête a commencé il y a quelques jours à peine et que le principal « suspect », le major Nidal Malik Hasan qui, jusque samedi, était placé sous respirateur artificiel, n’a pas encore pu être entendu par les enquêteurs. Lundi matin, il était encore dans un « état critique mais stable. »
Il n’empêche que, comme l’écrit l’éditorialiste américain Mark Steyn : « Treize morts et 31 blessés seraient un mauvais jour pour l’armée américaine en Afghanistan, et une grande victoire pour les Talibans » (1). Or, comme le souligne Mark Steyn, alors que l’incident se déroule au cœur de la plus grande base militaire du monde, en plein centre des Etats-Unis, politiques et médias s’entendent à le traiter comme « une tragédie » - sous-entendu « encore une de ces tueries aveugles et imprévisibles qui voit un homme devenu fou tirer sur tout ce qui bouge sur son lieu de travail, dans un centre commercial ou dans la rue. »
Et tous s’entendent à n’évoquer que du bout des lèvres une possible motivation idéologique du tueur.
Mais pour cerner exactement les contours du débat, il faut d’abord faire le point sur les faits eux-mêmes, puis sur la personnalité du major Hasan.

A) Les faits bruts

Le jeudi 5 novembre, vers 13h 30, un tireur agissant seul et qui, un peu plus tard, sera identifié comme étant le major Nidal Malik Hasan, psychiatre militaire, fait irruption dans une salle du Soldiers Readiness Center de Fort Hood où environ 300 militaires passent des examens des yeux, reçoivent de vaccins et remplissent des formulaires en vue de leur prochain déploiement en Irak ou en Afghanistan. Armé de deux pistolets automatiques, il bondit sur une table et, après avoir crié, selon de nombreux témoins, « Allah Ô Akhbar ! » (2) (Dieu est grand), il ouvre le feu sur la foule, tuant douze personnes (une treizième décédera de ses blessures le lendemain) et en blesse une trentaine – il n’est malheureusement pas impossible que certains ne survivent pas. Le nombre de coups de feu et de victimes touchées implique que le major Hasan ait rechargé ses armes à plusieurs reprises puisque, au total, une centaine de cartouches ont été tirées. Il a, par ailleurs, agi dès son arrivée sur les lieux, « méthodiquement et avec sang-froid » (3), menant les choses « d’une manière mesurée et calme » (4) et s’acharnant sur ses victimes. Un soldat témoigne : « J’ai été touché une première fois puis touché une fois encore après avoir commis l’erreur de bouger »(5).
Le major Hasan a ensuite été touché par au moins quatre balles tirées par deux jeunes policiers, les sergents Mark Todd et Kimberly Munley, une jeune femme qui, en sauvant des vies, a elle-même été blessée durant son intervention.

B) Ce que l’on sait du major Hasan

Le major Hasan est un psychiatre militaire âgé de 39 ans. Né aux Etats-Unis, et donc citoyen américain, il est d’origine jordano-palestinienne et une partie de sa famille vit encore dans un petit village proche de Jérusalem. Appartenant à une famille de la classe
moyenne – ses parents géraient des magasins et un restaurant – il a, tout d’abord, fait des études de biochimie à la Virginia Tech University avant de rejoindre l’armée en 1997 sur base d’un contrat (très classique aux Etats-Unis) qui engageait le Département de la Défense à payer ses études de médecine en échange d’un certain nombre d’années de service.
Lieutenant en 1997, il est diplômé de médecine et promu capitaine en 2003. Affecté au Walter Reed Army Medical Center, il y fait son internat en psychiatrie et soigne, entre autres, des soldats revenant d’Afghanistan ou d’Irak et présentant des troubles liés au stress post-traumatique. Au printemps 2009, il est transféré à Fort Hood en prévision d’un déploiement en Afghanistan ou en Irak et affecté au Darnall Army Medical Center.
Il semble manifeste qu’au moment où il fait le choix de s’engager, Nidal Malik Hasan est
fier d’être américain et heureux de servir son pays. Selon l’un de ses cousins, Nader Hasan, il a décidé de cette carrière contre l’avis de ses parents, argumentant « qu’il était né aux Etats-Unis et que c’était son devoir par rapport à ce pays » (6).
Au bout de quelques années, pourtant, les choses changent. Après 2001, Hasan se plaint
d’être victime de harcèlement et de propos blessants du fait de sa foi musulmane. Il ira jusqu’à consulter un avocat sur ses possibilités de rompre le contrat le liant à l’armée (7), mais ce dernier lui expliquera qu’il n’a aucune possibilité de le faire. Hasan semble se résigner, mais son entourage note qu’il se replie davantage sur lui-même et sur sa pratique religieuse. Ses parents décèdent respectivement en 1998 et 2001 et, toujours d’après son cousin, cette perte l’a amené « à devenir plus pratiquant » (8). Le même cousin affirme qu’il n’a jamais entendu Nidal Malik Hasan tenir des propos radicaux ou anti-américains.
Ce n’est toutefois pas ce qui transparaît à la fois de son parcours au cours de ces deux dernières années et des souvenirs de ses collègues et camarades.
Ainsi, le lieutenant colonel Terry Lee, qui a été son supérieur à Fort Hood, se souvient de ses commentaires « bizarres », comme par exemple : « Il faudrait peut-être que les musulmans se lèvent tous pour combattre l’agresseur »(9).
Par ailleurs, il est certain que son déploiement sur un théâtre d’opérations en Irak ou en Afghanistan était ce que le major Nidal craignait le plus : toujours selon son cousin, il avait commencé à s’opposer à ces guerres en écoutant les horreurs racontées par les
soldats qu’il soignait et était « honteux » (10) de ce déploiement (11).
Le colonel Lee souligne que « le major Hasan s’était montré optimiste sur le fait que le président Obama commencerait à retirer des troupes d’Irak et d’Afghanistan. Mais lorsque cela ne s’est pas concrétisé aussi vite qu’il l’espérait, il a été en colère » (12).
Plusieurs officiels non identifiés (13) « suggèrent qu’il aurait pu souffrir depuis longtemps de problèmes émotionnels qui ont été exacerbés par les tensions [provoquées] par son travail avec les vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan qui rentraient à la maison avec de sérieux problèmes psychiatriques… »
Autre élément intéressant : Nidal Malik Hasan était célibataire, ce qui semblait lui poser un énorme problème. Adnan Haider, un professeur de statistiques retraité de Georgetown University, qui l’a connu dans un centre islamique du Maryland, raconte que, juste après lui avoir été présenté, à l’issue de la prière, un jour de 2008, Hasan l’interrogea : « Connaissez-vous une jolie fille musulmane que je pourrais épouser ? » « C’était une chose étrange à demander à quelqu’un que vous aviez rencontré deux secondes plus tôt. Il était clair pour moi qu’il était sous pression… » (14), souligne Adnan Haider.
Il est par ailleurs décrit par sa famille et ses collèges comme un solitaire, incapable ou peu désireux de se faire des amis et « ne socialisant pas avec ses camarades officiers »(15).
Certes, l’aspect psychologique – peut-être pathologique – a très probablement joué un rôle dans l’évolution comportementale du major Hasan. Le stress traumatique secondaire – encore appelé « fatigue compassionnelle » – qui peut toucher les intervenants médicaux et sociaux en contact avec la misère et la souffrance est bien connu et étudié depuis que les premiers cas ont été diagnostiqués dans les années 50 chez des infirmières (16). Mais on ne peut réduire le cas du major Hasan à une « simple » crise de burnout l’amenant à l’acte fatal.
Tant la littérature médicale que les entretiens que nous avons eus avec certains spécialistes tendent à prouver que, si le spectre des conséquences d’un stress traumatique secondaire est très large – il peut aller de l’auto-dévalorisation au doute généralisé sur l’utilité du travail effectué, au désintérêt total pour ce travail ou à une forme de dépression (pouvant entraîner un abus de substances euphorisantes ou mener au suicide) – cette affection, en règle générale, ne pousse pas le sujet à des actes agressifs vis-à-vis de son entourage.
Il est hors de question de poser ici un diagnostic médical qui dépasserait largement nos compétences, mais il est permis de penser que l’on ne peut pas traiter uniquement le cas du major Hasan comme un drame dû au stress. Certes, son état mental l’a peut-être aidé à briser le tabou de l’atteinte à la vie et facilité le passage à l’acte, mais celui-ci semble, à l’évidence, avoir été motivé par une position idéologique tranchée. S’il s’agissait uniquement d’un cas psychiatrique, Nidal Malik Hasan aurait pu se suicider ou ouvrir le feu sur des passants, de manière indiscriminée. Or, le fait est qu’il a choisi de tuer des militaires en partance pour l’Irak ou l’Afghanistan et ce, après avoir démontré à de multiples reprises que sa propre position sur ces guerres s’était radicalisée.

C) De multiples signes de radicalisation

Outre les propos rapportés par le colonel Lee et déjà évoqués ci-dessus, et outre la désaffection du major Hasan pour l’armée (dont témoigne son cousin Nader), on notera en effet que :
- Lorsqu’il soignait des traumatisés de la guerre à Walter Reed, Hasan a fait l’objet d’une évaluation négative (17) apparemment justifiée par le fait qu’il aurait verbalement agressé des personnels militaires qui défendaient la politique américaine en Irak et en Afghanistan.
- A Walter Reed toujours, au cours d’une conférence sur le Coran, Hasan aurait affirmé
que les « infidèles devaient être égorgés » et qu’ils étaient condamnés « à brûler en enfer ». Il aurait ajouté se sentir « d’abord musulman et ensuite américain » (18).
- Cette « distanciation » par rapport à sa citoyenneté américaine transparaît également lorsque, remplissant dans une mosquée un formulaire de participation à un programme de recherche d’une épouse musulmane, il nota dans la case « nationalité », à la plus grande surprise de l’imam présent, palestinienne (19).
- Plus récemment, alors qu’il suivait un séminaire de spécialisation à l’Uniformed Services University of the Health Sciences (Bethesda Hospital, Maryland), en 2008-2009, Hasan a, durant les cours, multiplié les interventions tournant souvent à la diatribe politique accusant les Etats-Unis de mener une « guerre contre l’islam ». Une fois au moins, il fera une présentation défendant les attentats suicides. Le Docteur Val Finnell et d’autres médecins présents à ce séminaire s’en sont plaints auprès du directeur de l’Université, évoquant une véritable « bombe à retardement amorcée » (20) mais aucune enquête n’a été ouverte et aucune mesure n’a été prise (21).
- Un camarade officier, converti à l’islam et priant régulièrement dans la même mosquée que celle fréquentée par Hasan, affirme l’avoir entendu « exprimer des sentiments antisémites et défendre les attentats suicides » (22).
- Un premier examen de son ordinateur par les enquêteurs fait apparaître qu’il s’est régulièrement connecté à des sites prêchant l’islam radical et qu’il a échangé des courriers électroniques avec des personnes partageant cette idéologie,
« certains résidant peut-être à l’étranger » (23).
- On sait par ailleurs que, depuis six mois, le FBI avait repéré, sur certains sites et forums extrémistes, un certain « Nidal Hasan » qui « postait » régulièrement des messages défendant « l’héroïsme » des auteurs d’attentats suicides et d’autres positions extrémistes. L’agence fédérale n’a toutefois pas pu établir à l’époque que « Nidal Hasan » était le major Nidal Malik Hasan et aucune enquête officielle n’a été ouverte (24).
- Il semblerait qu’il ait montré une certaine satisfaction (25) après qu’un recruteur militaire ait été tué à Little Rock, en juin 2009 (26).
- A peu près à la même période, des témoins affirment l’avoir entendu dire : « peut-être
que des gens devraient s’attacher des bombes au corps et aller à Times Square »(27)
- Osman Danquah, sergent à la retraite, vétéran de la première Guerre du Golfe et cofondateur de l’Islamic Community of Greater Killeen (la ville qui abrite Fort Hood) a fait état de plusieurs conversations durant lesquelles Hasan lui demandait : «que répondre à des soldats qui ont des doutes sur le fait de combattre des frères musulmans». Danquah lui rappela alors que tous ces militaires « étaient des volontaires et que, par ailleurs des musulmans combattaient des musulmans en Afghanistan, au Pakistan ou dans les territoires palestiniens… »
Mais le plus important de tous ces indices a été révélé par le quotidien britannique The Daily Telegraph : le Major Hasan pourrait avoir été lié à deux des terroristes du 11 septembre 2001. Au printemps de cette année-là, en effet, Nidal Malik Hasan, alors étudiant en médecine, fréquentait la mosquée Dar-al-Hijrah, à Great Falls (Virginia).
C’est également dans cette mosquée que furent dites les prières des funérailles de la mère de Hasan, en mai 2001. Dar-al-Hijrah était considérée comme un endroit particulièrement sensible du fait de la personnalité de l’imam qui y prêchait alors. Citoyen américain d’origine yéménite, Anwar al-Awlaki est, pour la communauté américaine du renseignement, un soutien indéfectible à al-Qaïda, plus spécialement chargé de la propagande à destination des jeunes musulmans anglophones et, singulièrement, américains et anglais. Charles E. Allen, l’ancien sous-secrétaire au Renseignement du Department of Homeland Security l’a qualifié, en octobre 2008, de « supporter d’al-Qaïda et guide spirituel de trois des pirates de l’air du 11 septembre… » (28)
A l’époque où Hasan priait avec ferveur à Dar-al-Hijrah, en effet, Nawaf al Hamzi et Hani Hanjour, deux des terroristes du 11 septembre, participaient régulièrement aux mêmes prières. Un troisième, Khalid al-Midhar, avait rencontré à plusieurs reprises l’imam al-Awlaki à San Diego (Californie).
L’enquête devra évidemment déterminer si Hasan et les deux complices de Mohamed Atta ont eu davantage que des contacts fortuits, mais cet élément pourrait s’avérer déterminant.

D) Le comportement du major Hasan dans les jours précédant la tuerie

Dans les jours et les heures qui ont précédé le passage à l’acte, le major Nidal Malik Hasan n’a montré aucun signe de fébrilité, d’angoisse ou de nervosité. Au contraire, très calmement, il a liquidé ses affaires, comme un homme qui s’apprête au grand départ.
Ainsi, il videra en grande partie son appartement, offrant ses meubles – souvent accompagnés d’un exemplaire du Coran – à des voisins. A une voisine, il fait cadeau de ses plats surgelés et de quelques tee-shirts et offre 60 dollars pour « nettoyer son appartement après son départ »(29). Ceux qui sont alors en contact avec lui ont l’impression qu’il doit partir d’un jour à l’autre pour l’Afghanistan et que c’est pour cette raison qu’il met ses affaires en ordre (30).
Dans les jours précédant le 5 novembre, il utilisera à plusieurs reprises l’ordinateur et la connexion Internet d’un de ses voisins, Willie Bell (qu’il paie pour cet usage), comme il en a pris l’habitude depuis quelques mois. La question est évidemment de savoir pourquoi il n’utilise pas son propre ordinateur et sa propre connexion à Internet.
Moins de 48 heures avant le massacre, Alice Thompson, qui gère avec son mari l’immeuble à appartements de deux étages où habite Hasan voit celui-ci raccompagner un visiteur qui est resté chez lui « environ 5 minutes » et qui est habillé d’une tenue arabe traditionnelle. Elle est étonnée car le major ne recevait jamais de visiteurs et avait, par ailleurs, interdit qu’on entre chez lui en son absence, « même pour des réparations »(31).
Le jour du massacre, à 2h37, il téléphone à Willie Bell, son voisin, et lui demande de brancher sa connexion Internet sans fil qu’il souhaite apparemment utiliser (32). Plus tard, il laisse un message téléphonique sur son répondeur : « C’était merveilleux de te connaître, mon ami, tu vas me manquer »(33). Il se rend ensuite, comme à son habitude, à la mosquée pour la prière précédant le lever du jour (al-Fajr), où il rencontre un camarade officier de Fort Hood, récemment converti à l’islam. Celui-ci le décrira comme étant, à ce moment précis, un homme « très détendu et aucunement troublé ni nerveux »(34).
Nous sommes environ 7 heures avant l’attaque…
Une vidéo de surveillance d’un « 7-eleven » où le major Hasan a ses habitudes enregistrera sa présence, un peu plus tard, alors qu’il achète un café et des hashbrowns. Les images montrent, à nouveau, un homme détendu, souriant, calme et sûr de lui, vêtu d’un costume arabe traditionnel d’un blanc immaculé, ce qui semble indiquer qu’il est alors sur le chemin du retour de la mosquée.
Dernière trace connue du tueur avant le passage à l’acte : vers 9 heures du matin, le 5
novembre, il offre son Coran à une voisine en lui disant : « Je vais faire du bon boulot
pour Dieu »(35)…
En confrontant l’ensemble des données biographiques de l’intéressé et les éléments de personnalité disponibles, tels que nous venons de les passer rapidement en revue, nous arrivons donc, en résumé, à ceci : un homme de 39 ans, intelligent et ayant un haut niveau d’études, déçu par son pays et l’armée dans laquelle il sert, ayant subi ou pensant avoir subi des discriminations, s’étant replié sur son identité religieuse et s’étant fortement radicalisé depuis plusieurs années, ne cachant pas ses idées extrémistes et cherchant à les conforter sur Internet et dans ses contacts par courriels avec d’autres fondamentalistes, refusant, enfin, de participer à une guerre dans laquelle il aurait à combattre « des musulmans ». Le fait qu’il ait été un solitaire ne pouvait que le pousser à ruminer sa situation. Ajoutons qu’il pourrait être l’auteur de messages hautement suspects sur Internet et qu’il a peut-être été en contact avec les terroristes du 11 septembre.
Même sans tenir compte de ces deux derniers éléments qui restent à prouver, on a là un profil qui correspond tellement à celui d’un djihadiste classique que c’en est presque un cas d’école.
La question de savoir si le major Hasan était ou non lié à une cellule terroriste, pour importante qu’elle soit, en devient dès lors secondaire, car il semble bien que c’est l’idéologie islamiste radicale qui l’ait poussé à mener son propre djihad individuel. Il va de soi que si cette hypothèse se confirmait, elle ne ferait que renforcer la perception de la menace que font peser les « terroristes de l’intérieur », ces hommes et ces femmes nés et élevés aux Etats-Unis ou en Europe, n’ayant aucun lien connu avec la mouvance terroriste, se radicalisant au fil de leurs rencontres et par la fréquentation assidue d’Internet, et décidant de leur propre chef de passer à l’acte contre des cibles qu’ils choisissent eux-mêmes.

E) Le manque de réaction des autorités

Le plus étonnant et le plus préoccupant dans cette affaire est probablement le fait que certains des traits de personnalité inquiétants et des agissements et déclarations suspects de l’auteur étaient connus de plusieurs de ses collègues, de ses supérieurs et donc de l’autorité militaire. Or, celle-ci n’a jamais jugé bon d’ouvrir une enquête et de confronter le docteur Nidal à ces éléments pour obtenir des explications. Même quand ses camarades de cours ont formellement déposé une plainte contre lui auprès de leur supérieur, celle-ci n’a eu aucune conséquence.
Deux explications sont généralement avancées par les observateurs pour justifier cette étonnante passivité. D’une part, l’autorité aurait craint d’être accusée de « discrimination » en s’intéressant de trop près à la personnalité du major Hasan et, d’autre part, l’armée
manquant cruellement de psychiatres, elle est peu encline à se séparer de ceux qu’elle a
formés.
Autre question : pourquoi le FBI n’a-t-il pas ouvert une enquête sur les messages de « Nidal Hasan » et comment se fait-il que l’agence ait pu ignorer que le psychiatre avait fréquenté la même mosquée que deux des terroristes du 11 septembre dans les mois précédant les attentats de 2001 ?
Dans une interview accordée dimanche 8 novembre à CNN, le général Georges Casey, chef d’état-major de l’armée, déclarait « qu’il ne fallait pas se précipiter sur les conclusions » et que les révélations sur des signaux inquiétants n’étaient que « des spéculations basées sur des anecdotes… »
On comprend que l’une des plus hautes autorités militaires du pays ne souhaite pas que l’enquête mette en lumière les dysfonctionnements manifestes qui ont caractérisé le traitement du « cas Hasan », mais on ne peut s’empêcher de penser que si les « spéculations » avaient été examinées en temps utile comme elles auraient dû l’être, le massacre de Fort Hood aurait peut-être été évité.
Le sénateur (ex-démocrate devenu « indépendant ») Joe Lieberman ne s’y est d’ailleurs pas trompé en affirmant dès dimanche dernier qu’il comptait diriger une commission d’enquête sur la tuerie et soulignant qu’il y avait eu de « forts signaux alarmants » indiquant que le major Hasan était « un islamiste extrémiste » : « Si cela est vrai, le meurtre de ces 13 personnes était un acte terroriste, en fait l’acte terroriste le plus destructeur commis sur le sol américain depuis le 11 septembre » (36)…
L’enquête du sénateur Lieberman et de ses pairs devra répondre à quelques questions essentielles, si l’enquête judiciaire ne le fait pas d’ici là, et notamment lever les zones d’ombre suivantes :
1) Le major Hasan a-t-il agi seul dans la préparation de l’attentat ?
2) Est-il lié à un groupe ou à une cellule terroriste, a-t-il été influencé ou poussé à commettre cet acte ou bien s’est-il convaincu, seul, que c’était la seule solution qui s’offrait à lui ?
3) Quelle était la nature exacte de ses relations avec les terroristes du 11 septembre, si relations il y a eu ; quelles étaient ses relations avec l’imam extrémiste Anwar al-Awlaki ?
4) Dans le passage à l’acte, quel a été le poids réel de l’état psychologique qui était le sien ?
5) Enfin, comment se fait-il qu’aucun mécanisme de sécurité n’ait détecté – tant au sein de l’armée qu’au FBI – les nombreux clignotants rouges qui s’allumaient depuis au moins 2001 ou 2002 et qui s’étaient accumulés ces deux dernières années ?


Mener une enquête indépendante et ouverte à toutes les hypothèses est bien le moins que les Etats-Unis doivent aux victimes de Fort Hood ainsi qu’à l’ensemble des personnels militaires et civils qui concourent à la sécurité nationale. Certes, cette enquête vient trop tard pour empêcher les choses et elle ne rendra pas la vie aux morts et la sérénité ou l’intégrité physique aux blessés mais elle permettra peut-être, dans l’avenir, d’éviter la répétition de pareils drames.


1 Mark Steyn : « The hole at the Heart of Our Strategy: We are scrupulously non-judgemental about the ideology that drives terrorism », National Review on Line, 7 novembre 2009.
2 Ce fait est cité, entre autres, par plusieurs médias américains et partiellement confirmé, sur base « de témoignages de première main », par le Général Robert Cone, commandant de la base de Fort Hood.
3 Déclaration du Général Robert Cone à la presse, le jeudi 5 novembre, reprise notamment par Fox News.
4 Idem.
5 Cité par le Général Cone, idem.
6 The New York Times : « Hasan was mortified about deployment to war”, 6 novembre 2009.
7 Idem.
8 Idem.
9 Cité par Fox News, le 5 novembre 2009.
10 On notera que le cousin utilise bel et bien l’adjectif anglais « mortified » et non un autre qualificatif
tel que « affraid », « angry » etc.
11 The New York Times, article déjà cité.
12 Cité par Fox News, le 5 novembre 2009.
13 Cités, entre autres, dans le New York Times du dimanche 8 novembre 2009 : « Little Evidence of Terror Plot in Base Killings »
14 The Daily Telegraph: “Fort Hood shooting: Texas army killer linked to September 11 terrorists”, 7 novembre 2009.
15 Fox News: “Cousin says suspected Fort hood Gunman Feared impending war deployment”, 5 novembre 2009; Fox News: “Troubling portrait Emerges of Fort Hood Shooting Rampage Suspect”, 6 novembre 2009.
16 Voir, entre autres, Charles R. Figley: “Compassion fatigue: coping with secondary traumatic stress disorder in those who treat the traumatized”, Brunner/Mazel, New York, 1995.
17 Associated Press, “Troubling portrait emerges of Fort Hood suspect”, 6 novembre 2009.
18 Rapporté par The Daily Telegraph, 8 novembre 2009.
19 Témoignage de Faizul Khan, ancien imam d’une mosquée de Silver Spring (Maryland), cité par Associated Press : « Troubling portrait emerges of Fort Hood suspect », 6 novembre 2009.
20 Cité dans The Daily Telegraph: “Fort Hood Shooting: Texas army killer linked to September 11 terrorists”, 7 novembre 2009.
21 Fox News: “Some Saw Trouble With Fort Hood Suspect”, 8 novembre 2009.
22 Cité dans The Daily Telegraph: “Fort Hood shooting: Texas army killer linked to september 11
terrorists”, 7 novembre 2009.
23 The New York Times : «Little Evidence of Terror Plot in Base Killings », 8 novembre 2009.
24 Ce fait est cité par plusieurs medias américains et britanniques, notamment Fox News : « Sources
identify Major as Gunman in Deadly Shooting Rampage at Fort Hood », 5 novembre 2009.
25 The Investigative Project on Terrorism: “Introspection, Not Rationalization, Needed in Wake of Fort Hood Slaughter”, 6 novembre 2009.
26 Le 1er juin 2009, Carlos Leon Bledsoe, un citoyen américain converti à l’islam et se faisant désormais appeler Abdulhakim Mujahid Muhammad tuait le soldat William Long (23 ans) et blessait grièvement le soldat Quinton Ezeagwula (18 ans), dans un centre de recrutement de l’armée à Little Rock (Arkansas). Dans une interview téléphonique donnée à Associated Press depuis sa prison, il devait déclarer : « Je ne me sens pas coupable. Ce n’était pas un meurtre parce qu’un meurtre, c’est quand une personne tue une autre personne sans raison valable… C’était un acte de représailles ».
27 The investigtive Project on Terrorism, article déjà cité, 6 novembre 2009.
28 The Daily Telegraph : « Muslim groups linked to September 11 hijackers spark fury over conference », 27 décembre 2008.
29 The Daily Telegraph: “Fort Hood shootings: FBI given gunman’s name six months ago”, 6 novembre 2009.
30 Idem.
31 The Daily Telegraph : « Fort Hood shooting : inside story of how massacre on military base happened », 7 novembre 2009.
32 The Daily Telegraph : « Fort Hood shooting : inside story of how massacre on military base happened », 7 novembre 2009
33 Fox News: “Suspect could face Death Penalty in Fort Hood Shooting”, 7 novembre 2009.
34 The Daily Telegraph : « Fort Hood shooting : Texas army killer linked to September 11 terrorists », 7 novembre 2009.
35 The Daily Telegraph : « Fort Hood gunman had told US military colleagues that infidels should have their throats cut », 8 novembre 2009.
36 Le cas du major Hasan a connu un précédent, mais hors du territoire américain. Le 23 mars 2003, au Camp Pennsylvania (Koweït), où des éléments de la 101ème Airborne Division étaient casernés, lesergent Hasan Akbar lançait une grenade dans une tente, tuant deux officiers – le capitaine Christopher Seifert et le major Gregory Stone - et blessant quatorze soldats. Son avocat plaida la démence mais Akbar avait écrit peu avant l’attaque : « Peut-être que je ne tuerai aucun musulman, mais être dans l’armée, c’est la même chose. Je vais devoir choisir très rapidement qui tuer ». Cette déclaration avait été retenue par l’accusation pour prouver la préméditation. Akbar a été condamné à mort et a fait appel.



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