La visite de Vladimir Poutine en Turquie énerve le Qatar

Publié le par Abdelkarim Chankou

Au Qatar où les autorités ont pris fait et cause pour les rebelles dès le début des hostilités, en mars 2011, ça tourne carrément au cauchemar. Sans s’être débarrassée totalement du spectre d’une guerre irano-américaine- ou irano-isréalienne- qui aboutirait à la fermeture du détroit d’Ormuz, la veine-aorte de l’économie de l’émirat gazier, par les pasdarans, Doha s’est jeté la tête baissée dans un autre bourbier qui de loin la dépasse : la guerre en Syrie, opposant l’armée régulière et les rebelles. Le soutien quasi inconditionnel du Qatar à ces derniers a été dicté par la certitude de l’émirat que le régime Assad ne tarderait pas à tomber comme en Libye et Tunisie. Erreur ! Non seulement le régime Assad, appuyé par la bourgeoisie alaouite et druze, résiste aux assauts de la rébellion mais ses soutiens extérieurs, la Russie essentiellement, tiennent bon. Et la visite, hier, du Président Vladimir Poutine en Turquie n’a fait que confirmer les mauvais calculs de Doha.

 

Bien qu’elle ne revête essentiellement qu’un caractère économique, cette visite de Poutine au pays d’Atatürk, où il a eu des entretiens avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et exprimé publiquement son refus de la décision de l'OTAN de déployer des batteries Patriot le long de la frontière turco-syrienne, n’agace pas uniquement le Qatar, mais aussi les capitales étrangères qui sont fortement impliquées dans le dossier syrien, à la faveur des rebelles. Le cauchemar des petits pays ayant choisi le camp de la rébellion réside dans le fait que si le régime Assad s’en sort, il n’oubliera de leur rendre la monnaie un jour.

 

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D’où ce mot d’ordre presque en sourdine: Un bon Assad est un Assad mort ! Mais le cauchemar du Qatar est plus terrifiant. En fait l’émirat, en plus de ses démêlés avec l’Iran et la Syrie, ne bénéficie pas d’une bonne image au Kremlin. Doha héberge de farouches ennemis de Moscou. Le 30 juin 2004, un tribunal du Qatar avait condamné à la perpétuité deux agents russes pour l'assassinat de Zelimkhan Abdoulmouslimovitch Iandarbiev qui fut le président ad interim de la Tchétchénie. Le procureur général avait requis la peine de mort contre Anatoli Bilachkov et Vassili Poktchov, pour l'attentat à la bombe perpétré le 13 février à Doha contre le dirigeant indépendantiste tchétchène qui vivait alors en exil au Qatar. Le juge qatari est allé jusqu’à accuser «la direction russe» d’avoir commandité le meurtre ! Moscou, qui plaidait l'innocence, avait fait appel. Ce rappel pour dire combien Doha appréhende mal la visite de Poutine en Turquie. Visite susceptible de brasser les cartes syriennes dans le sens d’une solution médiane qui satisfasse la Turquie. D’autant qu’Ankara est engagé également dans le bourbier syrien, en faveur de la rébellion. Mais pas pour les mêmes motivations que Doha.

 

La Turquie a de vieux différends avec Damas sur le partage des eaux de l’Euphrate et du Tigre, fleuves qui partent de ses montagnes en traversant l’Irak et la Syrie. Des différends aussi d’ordres frontalier et ethnique : entre l’Euphrate et la frontière turque vit une en territoire syrien importante communauté kurde qu’Ankara veut surveiller de très près. En clair, le multi-confessionnalisme pour ne pas dire multi communautarisme donne des sueurs froides aux pays riverains : l’Irak, la Turquie et le Liban. Autrement dit, la meilleure solution militaire ou politique à cette guerre en Syrie risque de se terminer par le partage du pays du Cham en quatre micro-états (voir illustration), à l’instar de ce qui se profile actuellement en Irak où la province du Kurdistan prend chaque jour ses distances avec Bagdad.

Publié dans Tribune libre

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