Casablanca : Un tram nommé délire !

Publié le par Karim El Maghribi

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Finalement le tramway de Casablanca,  une solution à la crise du transport public urbain que les Casablancais ont attendue depuis la fin des années 1970, a démarré hier, jeudi 13 décembre. Un démarrage chaotique, à tous les étages. J zéro pointé ! Suivez Miloud, le guide.

 

Le délire commence à la station Ghandi, angle boulevards Omar Al Khayyam et Ghandi. Direction Sidi Moumen. Il était  environ 18h30 et il faisait déjà noir comme dans une tombe. Une foule s’est agglutinée autour des trois distributeurs de tickets dont un était en panne. Les deux jeunes préposés aux deux en service sont dépassés. Ils doivent non seulement prendre les billets pour des gents supposés tous ne rien comprendre au système mais leur expliquer comment cela fonctionne sans oublier d’autres questions relatives notamment aux tarifs unitaires ou forfaitaires. Miloud se rapproche du but. Mais il n’a pas encore  arrêté sa décision. Dilemme. Doit-il prendre un ticket pour assouvir sa curiosité ou opter pour son bocadillo quotidien faits aux œufs, tomate et maquereaux, qui pour 6 dirhams lui cale la panse jusqu’au lendemain. Miloud a juste une pièce de 10 dirhams dans la poche et un trou dans l’estomac. Calcul mental fait fissa : s’il monte dans le tram pour descendre à la station Nation Unies, la plus proche de son domicile, situé à l’ancienne médina, il lui restera juste 4 dirhams, une petite monnaie qui lui sert tous les jours de prendre la ligne 19 ou 35 du bus pour rentrer chez lui.

 

Le cri du préposé au guichet automatique l’arrache brutalement à son voyage arithmétique. «  Allez donne a khouya ! »  lui dit ce dernier. Pris de court, Miloud lâche avec affection sa pièce de dix balles. Tant pis ! Il dînera de deux œufs durs ou d’un paquet de biscuits Bimo. Mais Miloud n’a rien pigé à la monnaie rendue ! Il s’attendait à 4 dirhams mais n’en a reçu que 3 ! Le cerbère et une flopée de badauds lui expliqueront que la première fois le ticket coûte 7 dirhams et non 6. Et une fois le ticket rechargé 10 fois il ne vaudra plus un clou ; il faudra alors en acheter un autre à 7 et ainsi de suite… Miloud a failli exploser mais s’est retenu in extremis : avec 3 dirhams il pourra toujours avaler deux œufs durs dans la mahlaba, près de chez lui. Un rapide et nerveux coup d’œil  à sa montre-bracelet « solex » made in China et payée 20 dirhams (quand même) lui dira qu’il était 18h45. Miloud souffle lentement et fait la queue. Le pauvre fera le pied de grue jusqu’aux alentours 20h00 pour voir arriver la rame. Entre temps, la foule qui s’est densifiée a pris son mal en patience en spéculant sur les raisons de ce long retard : « a-t-il écrabouillé un piéton ou une vache ? » questionne  un client. Un autre dira que la rame, prévue pour 600 passagers, en a pris le triple et n’arrive plus à rouler à sa vitesse normale de 10 km/h ! Ce dernier ne sera pas loin de la vérité ; puisque le tram se pointera bondé comme un bus afghan. Après avoir bataillé durement, Miloud se fera une petite place près du hublot.

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La rame démarre doucement. Les personnes âgées rouspètent car leurs jambes ne les portent plus. Dans un coin, un petit groupe de jeunes excités, aux yeux révulsés,  chantent à tue-tête au rythme du tambourin « wa tam zid al gouddam ! ». Œuvre hautement vocale qui se traduit approximativement par « Tam avance ». Tam est une marque populaire de thon en boite.  Mais le plus pathétique de ce spectacle ahurissant sur fond  de mioches qui chialent à se rompre les cordes à cause de la chaleur qui les a étouffés (il faisait 15 degrés dehors) est celui d’un passager qui n’a pas cessé de regretter d’avoir pris un abonnement d’un mois ! S’il se voit obligé de dépenser 4 heures chaque jour pour aller au boulot et d’en revenir, on le comprend.

 

Station Mohammed V. Près du tiers des passagers descendent, beaucoup d’entre eux iront prendre la relève des pigeons près de la fontaine lumineuse. L’un de ces habitués de la place al hmam quittera non sans regret son siège pour lequel il a pris le tram au terminus Aïn Diab, en marchant 15 minutes. Une station après et Miloud met pied à terre.

 

Place des Nations Unis. Fin de  galère. Pour lui au moins ! Il respire un bon coup en pensant avec tendresse aux deux balles de pim-pom à 3 balles qu’il avalera avant de roupiller dans son gourbi. Mais il n’a toujours pas compris l’histoire du ticket à 7 dirhams la première fois (*). En levant la tête il distingue près  d’un distributeur un homme avec un gilet jaune fluorescent, celui des préposés aux guichets et à la sécurité. Il lui posé la question. Le type le fixe deux secondes avec une paire d’yeux inquiets puis éclate d’un rire de demeuré en affichant une mâchoire inférieure à moitié édentée. Miloud qui n’a rien compris répond au quart de tour : « Est-ce que je t’ai raconté une blague ? » Mis ainsi en demeure, le demeuré réplique avec un sourire forcé : « Excuse moi c’est sécurité, pas tickets… ». Si la sécurité est confiée à des énergumènes pareils, alors ça craint grave les amis. Au tram citoyens !

 

(*) Comme le montre la photo 2 pour lire les explications sur la tarification dans des panneaux d’affichages plantés près des stations  le client risque de se faire écraser par les voitures !

Publié dans Coup de gueule

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